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La Concession du Bund à Shanghai : De l'Opium à la Finance Globalisée
Le Bund (外滩) est le cœur historique de Shanghai. Son histoire résume à elle seule les relations complexes, souvent violentes, entre la Chine et les puissances occidentales au XIXe et au XXe siècle.
1. Le contexte : La guerre de l'Opium et l'impérialisme
Au début du XIXe siècle, la Chine de la dynastie Qing vit repliée sur elle-même. Elle ne permet aux Européens de faire du commerce que dans un seul port : Canton. Les Britanniques achètent massivement du thé et de la soie, mais les Chinois n'achètent rien en retour, ce qui crée un énorme déficit commercial pour le Royaume-Uni.
Pour inverser la tendance, les Britanniques commencent à introduire illégalement de l'opium (une drogue hautement addictive) produit en Inde. Face aux ravages sociaux, le gouvernement chinois confisque et détruit les stocks d'opium. En réaction, le Royaume-Uni déclare la guerre : c'est la première guerre de l'Opium (1839-1842). Grâce à leur supériorité militaire, les Britanniques gagnent facilement.
2. Le tournant : Le traité de Nankin (1842)
En 1842, la Chine est forcée de signer le traité de Nankin, le premier d'une longue série de « traités inégaux ». Ce texte change radicalement la géopolitique de la région :
*Ouverture de 5 ports : La Chine doit ouvrir cinq ports au commerce international, dont Shanghai.
*Cession de Hong Kong : L'île de Hong Kong est donnée au Royaume-Uni (elle devient une colonie).
*Fin du monopole : Les marchands occidentaux peuvent désormais négocier directement avec qui ils veulent, sans passer par les intermédiaires de l'État chinois.
3. Le développement : La création et la vie de la Concession
En 1845, un accord local délimite une zone marécageuse au bord de la rivière Huangpu pour loger les Britanniques : c'est la naissance de la Concession britannique. Plus tard, en 1863, les zones britannique et américaine fusionnent pour devenir la Concession internationale.
*Le statut d'extraterritorialité : Ce quartier devient un véritable « État dans l'État ». Les lois chinoises n'y s'appliquent pas.
*Le Conseil municipal (Gongbuju) : La concession est gérée par un conseil d'hommes d'affaires étrangers. Ils lèvent leurs propres impôts, construisent des routes, gèrent la police et possèdent même une milice armée.
*Le Wall Street de l'Asie : Profitant de cette sécurité totale au milieu des guerres civiles chinoises, les plus grandes banques mondiales (comme la HSBC) s'y installent. Dans les années 1920-1930, le Bund se couvre de gigantesques bâtiments en pierre de style néoclassique et Art déco.
4. La fin de la Concession (1943)
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Japon (qui a envahi la Chine) prend le contrôle de la Concession internationale après l'attaque de Pearl Harbor en 1941.
Pour encourager le gouvernement chinois (nationaliste) à se battre contre le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis signent en 1943 un traité par lequel ils renoncent officiellement à tous leurs privilèges coloniaux et restituent les concessions à la Chine. Après la guerre, Shanghai redevient pleinement chinoise.
5. Aujourd'hui : La valeur symbolique et économique pour la Chine
Après l'arrivée au pouvoir du Parti communiste en 1949, ces bâtiments occidentaux ont d'abord été vus comme les « symboles de la honte et de l'humiliation coloniale ». Aujourd'hui, la vision du gouvernement chinois a totalement changé :
*Un outil d'éducation patriotique : Le Bund est préservé pour rappeler aux citoyens le passé : « Si le pays est faible, il se fait piétiner par les puissances étrangères ». C'est une leçon d'histoire en plein air.
*Un patrimoine touristique mondial : Le Bund est devenu la plus grande carte postale de Shanghai. L'alignement de ces édifices historiques crée un contraste spectaculaire avec les gratte-ciels ultra-modernes de Pudong, situés juste en face.
*Une vitrine économique : Les intérieurs ont été modernisés pour accueillir des banques internationales, des boutiques de luxe et des restaurants étoilés. Pour la Chine, c'est le symbole visuel parfait de sa réussite : Shanghai prouve qu'elle est capable de maîtriser le capitalisme mondial tout en restant souveraine chez elle.
Le statut de Shanghai dans la Chine moderne : La locomotive économique et financière du pays
Aujourd'hui, Shanghai n'est pas seulement la plus grande ville de Chine, elle est le cœur économique, financier et technologique du pays. Si Pékin (Beijing) est la capitale politique et culturelle, Shanghai est souvent comparée à New York : c'est la capitale économique de la Chine et sa vitrine sur le monde.
1. Quel est le statut de Shanghai aujourd'hui ?Shanghai occupe une place unique et surpuissante en Chine grâce à quatre atouts majeurs :
*La première puissance économique locale (PIB) : C'est la ville qui produit le plus de richesses en Chine. Elle génère à elle seule une part immense des recettes fiscales du gouvernement central.
*Un hub financier mondial : Shanghai abrite la Bourse de Shanghai (SSE), l'une des plus importantes de la planète. C'est ici que se trouvent les sièges asiatiques des plus grandes banques internationales.
*Le premier port du monde : Depuis plusieurs années, le port de Shanghai est le numéro un mondial pour le trafic de conteneurs. C'est le carrefour incontournable du commerce international.
*Le laboratoire des tendances : C'est la ville la plus cosmopolite et ouverte de Chine. C'est ici que les nouvelles technologies (comme l'intelligence artificielle), la mode et les marques internationales sont testées avant de se diffuser dans le reste du pays.
2. Comment ce statut s'est-il construit ?
Le succès moderne de Shanghai n'est pas un hasard. Il est le résultat d'une combinaison entre la géographie, l'histoire et une volonté politique très forte de l'État chinois.
A. Une position géographique stratégique
Shanghai est située exactement à l'embouchure du Yangzi Jiang (le Fleuve Bleu), le plus long fleuve d'Asie. Cela signifie que toutes les marchandises produites à l'intérieur de la Chine (dans des villes géantes comme Chongqing ou Wuhan) doivent passer par Shanghai pour être exportées par mer. Le gouvernement chinois a donc défini Shanghai comme la « tête du dragon » (龍頭) pour diriger l'économie de toute la vallée du fleuve.
B. L'héritage historique (L'ADN de la finance)
Bien que l'époque des concessions occidentales (XIXe- XXe siècle) ait été douloureuse pour la souveraineté chinoise, elle a laissé à Shanghai une culture de la finance internationale, une ouverture sur l'extérieur et des infrastructures uniques. Lorsque la Chine a décidé de s'ouvrir au capitalisme dans les années 1980, Shanghai possédait déjà les bases nécessaires pour attirer les investisseurs étrangers.
C. Le grand tournant de 1990 : Le projet de Pudong
En 1990, le dirigeant Deng Xiaoping prend une décision historique : transformer Pudong, qui n'était alors qu'une zone rurale et marécageuse à l'est de la rivière Huangpu, en une zone économique spéciale.
L'État y construit le quartier d'affaires de Lujiazui, de gigantesques gratte-ciels (comme la Shanghai Tower) et offre des réductions d'impôts massives aux entreprises étrangères. Ce projet a propulsé la ville dans le XXIe siècle.
D. L'influence politique du « Clan de Shanghai »
Dans les années 1990, des dirigeants politiques de Shanghai, notamment le président Jiang Zemin, sont arrivés au sommet du pouvoir à Pékin. Ce groupe, souvent appelé le « Clan de Shanghai » (上海帮), a favorisé le développement de sa ville d'origine en y finançant d'immenses projets d'infrastructures publics (comme le train à sustentation magnétique Maglev, les aéroports et le métro).
En résumé
Le statut de Shanghai s'est forgé grâce à sa position de carrefour fluvial et maritime, son passé de centre financier international et, surtout, la décision politique majeure de 1990 de créer le quartier de Pudong. Aujourd'hui, Shanghai est l'outil principal de la Chine pour prouver au monde qu'elle maîtrise parfaitement la mondialisation et le capitalisme moderne.
